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lundi 1 décembre 2008

Cherchez le Garçon...



Découvrez Taxi Girl!




Valentin a 8 ans, c'est l'hiver... Il est heureux car sa classe entière est arrivée aux sports d'hiver pour 10 jours depuis hier... après la classe verte en CP, la classe de mer en CE2, c'est au tour de la classe de neige en CM2... il espère que ça se passera bien cette fois ci, parce que de la classe de mer il n' a vu que l'infirmerie... la mer, il l'a passée au lit avec une copine de galère aux oreillons qui pouvaient cohabiter avec sa varicelle !! En fait, il a contaminé toute l'école !! Ils sont tous tombés malades les uns après les autres, une épidémie qui a duré des mois car au fur et à mesure que les uns se remettaient, les autres entraient dans la ronde...
Au bout de trois jours Valentin fut pris d'un mal que personne ne connaissait... des sortes de convulsions, de spasmes plus ou moins discrets accompagnés de forte fièvre... il se retrouve allongé dans son lit, tout seul dans le grand dortoir... si les symptômes persistent, le médecin du coin viendra le voir demain... il n'a pas envie de le voir, il n'aime pas les médecins... il déteste celui qui vient à la maison chaque fois qu'il est malade parce qu'il lui fait peur... il met toujours une lampe bizarre sur son front qui lui donne des airs d'explorateur chauve à force d'avoir frotté les parois de sa tête contre le corps de ses patients... il est très laid, grand, maigre, et en plus il sent mauvais de la bouche... Valentin est plutôt serein... déçu, mais serein... il passe en revue ce lieu qui lui est encore étranger... les ombres que crée le plafonnier sur les murs sans papier peint... il aime jouer avec ces images qu'il forme et déforme au gré de son imagination...
Il sent un mouvement sur sa gauche... le chat de l'instit vient de bondir sur le rebord de la fenêtre... celui qu'il préfère, le gros noir tout poilu... il fixe Valentin de ses grands yeux rouges à travers la vitre... le garçon se sent mal à l'aise, il n'aime pas cette lumière qui se reflète dans l'iris du matou... ça lui donne des airs de monstre touffu... L'instit est venu avec ses deux chats... en fait Valentin se dit que toute la famille doit être toute poilue de noir, car son instit est tout poilu aussi... il a une grosse barbe noire qui lui mange la moitié du visage... et il a remarqué que ses bras sont aussi tout couverts de longs fils droits... tout noirs... il ne peut s'empêcher de se demander à quoi ressemble sa fille... les deux chats sont noirs, l'un est tout maigre aux poils ras mais celui la est très gros avec de longs poils... quand il fait jour Valentin l'aime bien... pas quand il fait nuit !! Même avec la lumière allumée...
L'instit lui monte un plateau repas et en s'asseyant sur le bord du lit, lui demande s'il va mieux... il va mieux... en fait, il irait "vraiment" mieux s'il était en bas avec les autres... il se déporte légèrement sur le coté, son champ complètement bouché par le corps du prof, pour vérifier si Touffu est parti... non ! il le regarde toujours aussi fixement... En se relevant, l'instit aperçoit la boule brune... "oh tu es encore dehors toi !" il ouvre la fenêtre... c'est au tour de la boule de se déporter sur le coté pour voir si Valentin est toujours là... comme pris d'une soudaine inspiration il fait demi tour et s'enfuit dans la nuit... "C'est pas vrai ce chat !!"
- je voudrais bien descendre
- demain tu pourras. Ce soir profite de ton repos, d'une bonne nuit de sommeil et après tout ira bien. Tiens je te mets la musique, ça te tiendra compagnie.
Mais Valentin, lui, c'est là, maintenant, de suite qu'il voudrait que ça aille bien, et la musique il s'en fiche. A peine l'instit est-il reparti que Boulu réapparait... il le fait exprès, Valentin en est sur !! Ce chat a deux personnalités, ça ne fait aucune doute!! Une pour le jour et une pour la nuit !! La journée il ressemble à une grosse peluche molle tendrement inoffensive... il a l'air idiot même avec ses grands yeux verts tout ronds, pleins d'une affectueuse débilité... La nuit il se transforme en énorme hirsute machiavélique à fentes rouges... le titre qui passe en boucle dans le lecteur... Cherchez le Garçon...
vivement que les autres montent se coucher !! Il a envie de faire pipi... hors de question de sortir du lit !! Il attendra... c'est pas si pressé que ça, il sait se retenir, il le fait souvent quand il est occupé à jouer aux billes avec les copains pendant la récré...
Après ce qui lui parait être une éternité passée en compagnie du plus féroce des félins, Valentin en est certain, ses compagnons de classe daignent enfin monter au dortoir... petit moment de gloire... success story anonyme d'un enfant de 8 ans perdu au fin fond d'un lit en pleine montagne de classe de neige... bon ok, on a vu mieux comme célébrité, mais Valentin savoure le défilé des copains, copines autour de son lit... tous sont préssés de lui demander ce qu'il a, et comme il ne le sait pas, cela rend la "chose" plus énigmatique... ça l'arrange bien... L'instit et les moniteurs demandent à tout le monde de se coucher... c'est l'heure...
Après plusieurs injonctions reformulées sur divers tons et plusieurs octaves, les lumières du dortoir s'éteignent enfin. Hirsut est toujours là !! Envie pipi... là ça commence à urger... Valentin appelle Christophe, son voisin pour qu'il vienne avec lui aux WC... il dort... pas possible ça, on peut jamais compter sur les copains !! Tant pis pour lui !!

Le lendemain matin, Valentin se réveille en pleine forme. il descend en pyjama rejoindre les autres déjà attablés devant le petit déjeuner.
- Mais enfin Christophe, pourquoi tu ne nous as pas dit que tu faisais encore pipi au lit? à 10 ans c'est le genre de détails qu'il faut préciser quand on part en voyage !! Ta maman aurait du nous le signaler !!



Je pense que Valentin et Christophe se souviendront toute leur vie de ce séjour à la neige... Et vous, comme Valentin avez-vous dans le disque dur de votre mémoire intime, un souvenir lié à une musique, une madeleine à la farine avariée aux allures de rengaine malaise lié à ce souvenir pas si agréable...? tout juste en équilibre à la frontière entre l'insupportable et le négociable...?

jeudi 5 juillet 2007

Cannes Première


Et voilà !!! Encore une qui s’est cassée la figure !!! Bon qu’est-ce qu’elle fait ? Elle se relève ou pas ? Ouais bon apparemment il faut que j’aille l’aider… Merde je vais mouiller mon costume moi avec cette flotte… Bon, tu ne bouges pas, je la remets sur pieds et je reviens de suite…

Ca y est, elle repart… un peu bancale mais bon… Mon journal… où j’ai posé mon journal intime? Ah le voilà… Je disais donc… Ah oui… premier festival de Cannes…

Je me suis fait la promesse de choper un producteur… n’importe lequel, pourvu qu’il veuille bien produire mon film… Sauf, l’autre là qui fait des films comme qui dirait pas très conventionnels quoi… le genre de film où les dialogues et la mise en scène sont pas vraiment primés au festival de Cannes et surtout qui sont pas trop trop importants…

Nan parce que ça c’est un coup à se voir refusé ici mais même aux Hots d’or pour non respect des protocoles… Nan me faut un producteur… comment dire… enfin je me comprends… Alors… j’ai bien repéré tous les noms dans le journal du festival… je sais exactement qui vient, quand et dans quel hotel il est…

Bon, le problème, comment je vais m’y prendre… Hier, jour de repos, j’ai bien essayé d’aller sur place pour voir… faire un repérage des lieux en somme… que dalle… rien à faire … une foule… mais alors une foule…purée… impossible de simplement traverser la rue pour arriver jusqu’aux marches… tout simplement pas négociable… non il faut que je m’y prenne autrement… Pis franchement, j’ai pas aimé ça moi, tête inconnue dans une mer de têtes toutes aussi inconnues… j’avais l’impression d’être une chèvre du troupeau de Mr Seguin, sauf que moi je suis moins maline que la chèvre (quel constat !!) j’ai pas réussi à m’échapper… et ces vigiles tout partout qui vous poussent pour pas dépasser la ligne… le mur de Berlin est tombé, la ligne Maginot a été contournée, mais la petite bande blanche peinte par les ouvriers de la ville sur la chaussée à Cannes, personne ne peut la franchir celle là… J’aurai bien essayé de négocier avec l’un d’entre eux, mais avec tout ce monde pas possible d’avoir une conversation privée… Non faut que je m’y prenne autrement…

Qu’est-ce qu’il veut lui ? Il a pas vu l’écriteau ou quoi ? « Hôtel fermé pour cause travaux »… L’accès est accordé uniquement aux résidents privilégiés… Ceux qu’on n’a pas pu déloger en fait… Encore un touriste qui vient assister au festival et qu’a pas réservé ça… Bon il va me regarder combien de temps comme ça encore ? Qu’est-ce qu’il a le petit tonneau ? Y veut des toilettes ? L’a qu’à aller à coté… Qu’est-ce qu… merde c’est un clochard… ah nan hein, moi je donne plus !!! va faire la manche à coté (bah oui aussi)… Qu’est-ce qu’il…. ? Qu’est-ce que c’est ça ? Un papier? Il cherche une adresse peut-être… C’est même pas en français, gros malin… Ca doit être un réfugié politique ça… et pourquoi c’est moi qu’il vient voir ? je ressemble à une employée d’ambassade ou quoi ? Ah il se tire… tant mieux… aller hop, papier, poubelle….

« Come and see me tomorrow at the Palais des Festivals, I’ve read your screenplay and I’m interested... give this ticket to enter. George Lucas»*

* « Venez me voir demain au Palais de Festivals, j’ai lu votre scenario et je suis intéressé… donnez ce billet pour entrer. Georges Lucas »

Objet: Concours des jeunes réalisateurs

Cher participant(e),

Après lecture de votre scénario dont nous avons grandement apprécié la trame, nous sommes cependant au regret de vous annoncer que votre projet n’a pas été retenu… Nous vous encourageons malgré tout très vivement à persévérer dans cette voie…

Avec notre soutien les organisateurs du festival…

- Bon eh bien ce n’est encore pas cette année que je quitterai mon poste de concierge…

jeudi 12 avril 2007

KRÖSAVE MACHINE (2000)


Les machines à écrire de haut de gamme ou l'ordinateur me tentaient bien… la mémoire, le traitement de texte, les gadgets… mais le coût prohibitif de ces objets fit pencher le choix de mon porte-monnaie pour une modeste machine à écrire, néanmoins électrique, en provenance d'un lointain et sombre pays de l'Est. Je fis une rapide prière aux dieux de la Steppe pour ne pas avoir besoin de pièces de rechange et signai mon chèque. Je me voyais déjà écrivain adulé, riche et enfin reconnu, accumulant des tonnes de papier recouvert de textes sublimes, des éditeurs impatients se déchirant mes faveurs dans le parc de mon château… Je déchantai très rapidement : Le branchement de la prise de courant, non standard aux normes françaises, dut me faire cavaler jusque chez le premier électricien venu.

Je passe sous silence le changement de prise, ce qui n'est pas mon fort, la mise en route laborieuse, les tâtonnements, les erreurs, le mode d'emploi écrit en krösave, russe, bulgare, et serbo-croate.

Enfin, la mécanique se huila, les automatismes se mirent en place, l'homme s'adapta à la machine comme le veut le modernisme, et je fus parfaitement ravi de ma nouvelle acquisition. Je me couchai assez tard ce soir-là, ayant bien des difficultés à me concentrer sur une nouvelle qui traînait depuis longtemps dans mes placards. Je devais l'envoyer à une revue de jardinage en échange d'un chèque qui en couvrirait pratiquement l'acquisition.

J'éteignis soigneusement ma belle machine, la flattai d'une petite tape sur la croupe, puis… dodo !

C'est donc très étonné que le lendemain je retrouvai ma machine allumée !

Tiens… j'avais dû me tromper. Le problème fut que le cas se reproduisit plusieurs fois. Invariablement, le soir, je coupais l'alimentation de la machine et si je ne débranchais pas le cordon, au matin je la retrouvais sous tension, souvent un ou plusieurs caractères tapés sur la feuille oubliée sur le rouleau. Lassé, je finis par rapporter la machine chez le vendeur.

Evidemment… à l'évocation du style de la panne : une machine à écrire qui s'allume et même tape toute seule, je vis l'œil du commerçant s'arrondir, puis un petit sourire poindre à l'évocation de mon activité d'écrivain.

Ayant pitié de moi, il consentit à garder quelques jours à son magasin l'objet au fonctionnement un tantinet anarchique.

Objet, qui, bien entendu, eut le comportement le plus conventionnel qui soit sous sa surveillance. Les enfants ne font jamais de bêtises quand on les regarde ! Trois jours après, je récupérai ma "farceuse" en balbutiant des excuses et des remerciements, puis quittai le commerce sous les regards goguenards de cet imbécile et de sa dinde cuissue de vendeuse en minijupe, qui ferait mieux de soigner son acné. Elle crut bon d'ajouter :

- Il y a peut-être des fantômes chez vous !

Une semaine plus tard, la définition d'une grille de mots croisés attira mon attention : Ville de Krösavie : Bozt.

Bozt, ville de Krösavie… Voilà le genre de définition qui a d'habitude le don de m'agacer, mais là…

Pourquoi donc ai-je tortillé ce mot dans ma tête ?

Bozt… Bozt… Bozt…

J'ai mis plusieurs jours avant de trouver.

Il m'a fallu farfouiller dans ma corbeille à papier et défroisser tous ces papiers chiffonnés.

B… O… Z… T… C'était bien la liste des lettres que ma machine folle m'écrivait lors de son activité nocturne.

La coïncidence était troublante.

Mon atlas ne m'apprit pas grand chose et le commentaire du dictionnaire était des plus succincts. La Krösavie était un infinitésimal pays de montagne habitué à la tyrannie de différents et successifs despotes quand il n'était pas saigné à blanc par un ogre voisin. Microscopique nation où les révolutions alternaient avec les contre-révolutions. En somme, un petit paradis du terrorisme. Bah ! De toute façon, indéniablement, tout ceci ne devait être que le fruit de mon imagination. Ma machine, sans doute de qualité douteuse, devait avoir une soudure mal étamée ou un composant électronique défectueux et de temps en temps… elle déconnait ! De là à lui faire écrire volontairement quelque chose, il y avait une marge. Mais les gens comme moi ont le cerveau un peu bizarrement fait, et c'est armé d'une solide réserve de cigarettes, bières et gâteaux que je m'installai le plus confortablement possible en face de ma machine à écrire pour une nuit en tête à tête.

Heureusement que personne n'était là pour me poser la question :

- Que fais-tu ?

J'aurais dû répondre :

- Hé bien je m'installe en attendant que ma machine veuille bien m'écrire une petite bavette, et de qualité… si possible !

J'ai dû décrocher vers une heure du matin, les tempes douloureuses à force de fixer la feuille désespérément blanche glissée derrière la marguerite.

Mon sommeil fut vaguement dérangé par un léger crépitement dans la nuit.

C'est à sept heures du matin que je me suis réveillé, la nuque sciée par le dossier de mon fauteuil.

Je me suis précipité vers la machine…

Sur la page, un seul mot : Secrouvitch…

Ha çà ! C'était nouveau…

Ma visite à la bibliothèque municipale confirma ce que je savais et supposais. A savoir que Bozt était une petite ville de Krösavie, écrasée par un tyran qui se faisait discret.

Pas de ressources naturelles, pas de pétrole, ni de mines de quoi que ce soit, une pliure de la carte, micro-fief oublié lors du partage du gâteau mondial.

A part cela, le mot Secrouvitch n'évoquait rien. Le plus curieux était que plus je cherchais, m'agitais, tentais de comprendre, moins ma machine se manifestait, comme si d'avoir accouché de ce… Secrouvitch l'avait épuisée.

Je profitai d'un voyage dans la capitale pour aller fouiner chez les bouquinistes des quais et interroger tout le monde sur la Krösavie et un certain Secrouvitch. Après quelques heures de recherches infructueuses, je renonçai. De toute façon, tous m'envoyaient balader avec mes questions auxquelles ils ne pouvaient répondre, et c'était bientôt l'heure de mon train…

Un homme caché dans un lourd manteau me bouscula…

Un chapeau sale masquait le haut de son visage, il marmonna avec un épouvantable accent quelque chose où je compris vaguement le mot Krösavie.

- Oui oui ! Je cherche des renseignements sur la Krösa…

Le manteau me donna une telle bourrade dans les côtes pour me faire taire que j'en eus le souffle coupé.

- Ce soir… Dix heures… rocailla-t-il…

- Oui, c'est entendu… dix heures… ce soir… Mais où ? Monsieur… Où est-ce… Monsieur…

La forme sombre s'était laissée avaler par la foule.

Haaa… Enfin j'allais savoir ce qui… Mon train ! J'allais rater mon train ! Tant pis… je rentrerai demain.

Onze heures du soir !

Cela fait une heure que mon estomac de provincial tortille en vain ce hamburger américano-parisien.

J'ai cru voir mon conspirateur à plusieurs reprises mais à chaque fois, il a filé comme une anguille.

Une heure du matin !

J'en ai marre ! J'ai froid, mal aux pieds, le nez qui goutte… Mon estomac a eu raison du mastic qui l'encombrait mais… je déclare forfait.

Le pire est que je sens l'homme me tournicoter autour, mais il refuse obstinément le contact.

Allez…il suffit !

Je hèle un taxi qui a la grâce de s'arrêter à mon premier geste.

Le chauffeur immobilise son véhicule à ma hauteur et entrebâille sa portière arrière. Au moment de monter dans la voiture, je m'empêtre les pieds dans quelque chose de mou et m'étale sur le trottoir, ma tête ne manquant pas de heurter violemment la portière ouverte du taxi.

Prévenant, le chauffeur est venu ramasser mes miettes :

- Tout va bien Monsieur ? C'est votre sac… là ! Vous vous êtes pris les pieds dedans.

- Heu… mon sac… Quel sac ? Je n'avais pas de sac… Mon sac… Ha oui… !

- Tenez… le voilà. Où allons-nous ?

- Gare de l'Est. Il y aura bien des hôtels encore ouverts malgré l'heure n'est-ce pas ?

- Certainement Monsieur.

Je revins doucement à la réalité, sortant lentement de mon presque évanouissement, je me calai dans le taxi et eus le temps d'apercevoir derrière une voiture la forme sombre de l'homme…

Haaa… L'animal… Il savait bien se cacher…

Il sortit la main de sa poche et me fit un petit geste étrange à hauteur de sa hanche ! Je farfouillai dans le grand sac en plastique noir. Mais qu'était-ce donc que tout ce fatras ?

Des revues jaunies, des prospectus mal imprimés, de vieux livres.

Dans le sombre habitacle du taxi, je pouvais à peine lire les textes, mais je vis bien qu'ils étaient écrits en une langue étrangère.

Une sorte de livre épais aux pages cornées pesait lourd dans ma main, je n'arrivais pas à déchiffrer l'intitulé de la couverture crasseuse.

Je bouillais d'impatience en débarquant à l'hôtel. Je m'enfermai dans une chambre en commandant du café.

Je feuilletai le gros livre.

Un dictionnaire… C'était un dictionnaire !

A force de gratter la couverture, je parvins à en éclaircir le titre :

- KRÖSAVE-FRANÇAIS

Génial !

Je souris en pensant que l'éditeur de ce dictionnaire n'avait pas dû faire fortune grâce à la diffusion de cet ouvrage.

Je tournai les pages une à une, lisant les mots en Krösave sagement alignés ainsi que leur équivalent en Français.

Rapidement, ma lecture me fit tiquer… Quelque chose n'allait pas…

Les mots français comportaient des fautes d'orthographe… La marge ondulait… Les mots s'alignaient en un ordre alphabétique parfois… désordonné !

Hum ! Pas très sérieux pour un dictionnaire…

C'est alors que je fis une effarante constatation :

Ce dictionnaire était écrit à la main !

Quel travail de bénédictin !

Boulot de fourmi laborieuse, des centaines de pages d'une petite écriture serrée.

Quelle aveugle confiance dans la nation française devait avoir celui qui s'était engagé à réaliser ce travail de titan.

J'eus un vertige en pensant à l'homme qui m'avait confié un tel trésor. Il était impossible de décevoir sa confiance.

Mais qu'attendait-il de moi ?

Toute la nuit, je me familiarisai péniblement avec cette langue, traduisant confusément les prospectus.

Par des incitations à la révolte, au soulèvement, une espèce de brochure propagandiste racontait la Krösavie.

Industrie tristounette, un peu de bétail… et pas du gras… un soupçon de métallurgie et beaucoup de misère, de tristesse et d'exploitation de l'homme.

Juste un petit moment de plaisir lorsque je lus la description du salut pratiqué couramment en Krösavie : un petit geste des doigts en mettant la main à hauteur de la hanche. Celui que j'avais vu l'homme faire à mon adresse alors que je m'éloignais dans le taxi.

Ma studieuse nuit blanche à l'hôtel m'avait abruti. Un peu plus et je ratais le train du matin, le nez encore plongé dans les documents précieux.

Je n'eus que le temps de grimper dans le wagon, la portière claqua sur mes talons. Je promenai un regard embrumé sur le quai qui défilait de plus en plus vite devant moi.

J'écarquillai les yeux de surprise !

L'homme en sombre était là… au bout du quai… la main à hauteur de la hanche ! La durée du voyage me permit d'approfondir mes connaissances sur la Krösavie. Quelle honte ! Quelle désertion des grands, des nantis, des puissants ! La France n'étant pas la dernière dans la course à la lâcheté, s'élevant devant l'injustice puis retombant mollement sur elle-même, tel un fruit pourri. Le courage des krösaves me bouleversa.

Dans la liasse de papier se trouvaient quelques journaux datant d'une année environ. Des lieux et dates de fêtes étaient mêlés aux louanges du parti.

Il me fallut quelque temps pour discerner les journaux de l'opposition de ceux de l'Etat. Un détail m'aida dans la différenciation : la qualité du papier plus mauvaise pour ceux de la subversion, bien entendu.

Je découvris aussi un long texte manuscrit, corrigé et recorrigé, soigneusement annoté. L'écriture était ronde, propre, ordonnée… et hélas… krösave ! Je traduisais très méthodiquement, cherchant chaque mot dans le fameux dictionnaire manuscrit, laissant des blancs pour ceux introuvés que je supposais être des verbes conjugués, je les cherchais sous des formes avoisinantes dans le dictionnaire. Ce travail se poursuivit jusqu'à la maison.

J'avais remarqué, dans les journaux officiels, de la publicité pour de la vodka. Cette fois, je suivis le conseil et dégottai une bouteille entamée dans le fond du placard de la cuisine. A force de patience, les blancs dans le texte disparurent de plus en plus et même si la syntaxe aurait fait frémir un professeur de français, les lignes devinrent lisibles… lisibles et compréhensibles… et même très compréhensibles. Le poignant du choix des mots, des adjectifs, l'émotion dans l'utilisation des verbes, même la ponctuation étaient soignés. Tout ceci rendait la lecture éprouvante tant je me sentais ému, enthousiasmé et transporté. Des larmes de colère, d'indignation et d'impuissance mouillèrent ma lecture. Les phrases volaient, agressives, telles des armes de jet lancées sur l'oppresseur. De la feuille silencieuse hurlait la détresse de tout un peuple. Puis le néant… le vide… le noir ! Fin du texte ! C'était effrayant… Le sublime du texte fauché en plein élan. Il manquait la conclusion… l'exhortation au combat… le cri de guerre qui allait déclencher la curée. Non, il n'y avait plus rien… J'étais épuisé.

Mon travail de traduction était certainement responsable de ma fatigue sans doute amplifiée par la bouteille de vodka que je consumais à petit feu.

A la dernière page de cette diatribe, un nom, une signature : Secrouvitch.

Nom de nom ! C'était le nom qu'avait tapé ma machine !

Et ce Secrouvitch était l'auteur de ces pages… Comment ma machine à écrire avait-elle un lien avec cet auteur ? Comment avait-elle pu écrire spontanément son nom ? Je nageais en plein délire !

Une idée me vint. Je cherchai dans les journaux le nom de la ville de Bozt.

Effectivement, plusieurs fois, le nom de la ville apparut. Il était fait mention de kermesse ou de distribution de denrées alimentaires… Rien de bien intéressant… Puis, sur le dernier journal… évidemment… je trouvai à la rubrique de Bozt, au milieu d'une phrase, le nom de Secrouvitch !

J'avais trouvé ! Eurêka ! Restait à traduire…

J'étais tellement excité que je n'y parvenais plus, cherchant les mots dans le désordre, me trompant, recommençant, puis… progressivement… la lumière se fit. Voici la traduction de l'article du journal krösave, du moins ce que j'avais compris malgré l'absence de beaucoup de mots :

- Dans les… Golog… Le… Secrouvitch… mourir.

Mon sang se glaça !

Diablerie de dictionnaire incomplet, surtout que je ne sais pratiquement pas l'utiliser. Mais je comprenais le sens de l'article : Le dissident Secrouvitch, après avoir tenter d'échapper à la police, s'était donné la mort.

De quelle façon ? Mystère ! Pourtant cela devait avoir une importance primordiale. Je le sentais… Folost Golog…

C'était les bureaux Golog… Les magasins Golog… La maison Golog… Ou… Je ne savais pas… Rien dans le dictionnaire à Folost… Mais que voulait donc dire ce mot…

C'est alors que ma machine s'alluma toute seule ! Comme ça ! Devant moi ! Elle tapa :

- VA

Va en krösave veut dire : oui.

Elle insista :

- VA VA VA VA…

C'est à dire : Oui oui oui oui…

Je me pris la tête dans les mains :

- J'ai compris… Oui oui oui oui… et alors… Que veux-tu me dire ?

- VA VA VA VA…

- Arrête !

J'éteignis la machine et me morfondais longtemps en la contemplant.

Elle se remit en route !

Elle imprima simplement :

- AV

- Ah ! C'est nouveau ! Pourquoi écrire av pour va de toute évidence… Pourquoi à l'envers ? A l'envers… Pourquoi… A l'envers…

Pris d'une inspiration subite, je retournai ma pauvre machine à écrire qui n'eut pas le temps de se plaindre, pour découvrir rapidement en-dessous une petite plaque métallique sur laquelle était gravé : Tolost Golog.

Tolost au lieu de folost !

Un T en lieu et place du F.

Une erreur d'impression… Une faute de frappe… Une coquille…

Je ramais dans ma traduction et le dictionnaire depuis des heures à cause de la maladresse d'un typiste qui avait dû mal composer le texte à imprimer dans le journal ! Fébrile, je cherchai dans le dictionnaire Tolost… et… Je trouvai ! Tolost : Fonderie. Tolost Golog, c'était les fonderies Golog.

Grâce à cette découverte, tout s'enchaîna dramatiquement :

La traduction devint plus aisée… Je comprenais… Secrouvitch, opposant redouté et recherché est découvert par la police, il s'enfuit… dans les fonderies Golog et il… je continuais à traduire… et il est mort en tombant… Non… en se jetant volontairement pour échapper à ses poursuivants dans une… dans une poche… Une poche ? Une poche de quoi ? Une poche de… Seigneur ! Une poche de fonte en fusion ! Un épouvantable frisson me parcourut le dos. Je reconstituai la scène : L'homme aux abois, pourchassé, fuit dans la fonderie Golog, acculé, effrayé devant la perspective de la captivité, la torture sans doute, n'a de solution que dans le suicide, et se jette délibérément dans le cubilot de métal fondu ! Je m'installai au clavier de la machine en monologuant :

- Et ton esprit est passé dans cette masse de métal qui a servi à fabriquer cette machine à écrire. Ton âme est partie de ton corps et a fini, fantôme, dans cet objet.

La machine crépita :

- Va.

- D'accord ! On va y aller… Mais tu vas devoir m'aider. Nous allons finir ton texte… En avant ! Je me range aux côtés des insurgés !

Etaient-ce les effets conjugués de l'alcool et de la fatigue ou la collusion de nos deux âmes de révoltés, mais l'inspiration me vint comme elle ne m'était jamais venue et sans doute comme elle ne me reviendrait plus de sitôt.

Je tapai beaucoup, longtemps et surtout… fort !

Les arguments s'enchaînaient à merveille, les mots s'alignaient tels des soldats, les touches de la machine crépitaient tel des coups de feu.

Les feuilles s'accumulaient noircies de textes incendiaires.

Ma machine était devenue une arme, un bazooka, un bombardier.

J'étais douloureux, tel un soldat agonisant sur le champ de bataille quand je mis le point final de ma dernière phrase.

Je sombrai dans un lourd sommeil peuplé de cauchemars guerriers.

Le lendemain, je repris le train de Paris, mon sac en plastique noir soigneusement serré entre mes jambes et une précieuse chemise blanche cartonnée renfermant le manuscrit de Secrouvitch que j'avais enfin terminé.

Arrivé sur les quais de la Seine, je ne mis pas cinq minutes pour repérer la forme noire qui semblait m'attendre.

Sans un mot, je lui rendis le sac et lui tendis le manuscrit qu'il lut avec une extrême lenteur. Lorsqu'il eut fini sa laborieuse lecture, je ne vis toujours pas son visage, mais il me sembla que l'homme avait grandi, qu'il s'était redressé, que sa stature s'était anoblie. Je devais partir. Mon rôle était terminé, je tournai les talons. Il me retint par l'épaule et glissa quelque chose dans la poche de mon blouson. Ce n'est qu'après le voyage de retour effectué, une fois à la maison et installé devant ma machine à écrire que je sortis son cadeau de ma poche : il s'agissait du dictionnaire manuscrit auquel il devait tant tenir. Je mesurai aisément la grandeur du cadeau.

Sur ma machine s'imprima :

- SPA3IBA

Son krösave remerciement accompli, je fixai avec une terrible angoisse la petite diode verte allumée de ma machine, sachant très bien ce qui allait arriver… Comme je m'y attendais, je ressentis un terrible déchirement lorsqu'elle s'éteignit pour ne plus jamais se rallumer… d'elle-même.

Adieu Secrouvitch, que ton âme repose en paix.

Plusieurs semaines passèrent.

Enfin, aux informations télévisées, je vis passer un fait divers auquel peu de Français s'intéressèrent.

Il y était raconté qu'un petit pays : La Posavie… Heu non… La Krösavie, le présentateur dut s'y reprendre à deux fois, s'était soulevé contre son dirigeant oppresseur à la suite du retour d'un Prince héritier en exil à Paris.

Retour triomphant effectué sous la bannière du manuscrit tonitruant d'un dissident martyr, un certain Pepovitch.

Manuscrit caché, interdit, égaré puis retrouvé par miracle qui avait enflammé toute la population et rendu la révolution et le putsch possibles.

Bouleversé, je fixais la silhouette caractéristique du Prince sur laquelle s'attardait la caméra.

Mû par un automatisme, je plaçai ma main à hauteur de la hanche pour le salut traditionnel krösave…

C'est la gorge serrée et les larmes aux yeux que je vis la main du prince s'élever aussitôt pour répondre à mon salut !

J'étais sûr que ce geste était à mon adresse, il ne pouvait en être autrement.

jeudi 5 avril 2007

LA DAME BLANCHE (1998)


Minuit et demie, je revenais de Vouziers. La soirée passée avec des amis m'avait enchanté, mais le retour à Charleville, par cette route insipide et éternellement rectiligne me coûtait. Septembre, doux cette année-là, générait des langues de brume qui s'assoupissaient paresseusement en travers de la route. La monotonie du voyage associée aux mièvreries radiophoniques et narcotiques des zizipanpans de variétés m'avaient plongé dans une sorte de conduite morne, automatique et lénifiante. Ces nappes intermittentes de brouillard me rappelaient une vieille sottise ardennaise : elles auraient été les âmes des accidentés de la route qui cherchaient…

Un vélo !

Wiiiiiii…

La voiture dérape…

Wiiiiiii…

Je l'ai évité de justesse… mais mon coup de volant m'entraîne… Je contre-braque… Wiiiiiii….

Une violente secousse achève de me sortir de ma torpeur.

Wiiiiiii…

Un dernier choc…

Ma tête heurte la vitre de la portière et je sombre dans l'inconscience. Je n'ai dû rester évanoui que quelques minutes. De la peau éclatée de ma tempe se distille un filet de sang qui m'empoisse la joue. J'ai retrouvé rapidement mes esprits. Ce n'est que plus tard que je savourerai la malice de cette réflexion ! Ma voiture, connement vautrée dans la glaise d'un champ labouré n'avait pas l'air d'avoir trop souffert de l'aventure. Des traces de dérapage signaient ma trajectoire zigzagante. Une voiture s'était arrêtée.

Une femme courut à moi :

- Vous êtes blessé ?

- Heu… Non… Je ne crois pas… Enfin, rien de sérieux…

- Mon mari est parti prévenir la police. Vous êtes sûr que tout va bien ?

- Oui oui…

Oui oui… C'était vite dit !

Ma secouriste d'un jour avait dû m'empoigner solidement par le bras pour me faire regagner la route. Je regardais stupidement cet idiot de goudron zébré de mes traces de freinage et de dérapage.

- C'est curieux quand même votre accident, s'étonna-t-elle.

- Ha bon… C'est à cause du vélo !

- Du vélo ? Vous avez heurté un cycliste ?

- Non… Je l'ai évité… C'était une fille habillée tout en blanc…

- Vous l'avez peut-être renversée ?

- Non, je l'ai évitée vous dis-je… Enfin, je le crois ! Mais vous avez raison, il faudrait chercher si je ne l'ai pas…

L'estafette de la police venait de s'arrêter. Déjà des cônes de caoutchouc rouge et blanc contingentaient un insignifiant trafic. Manifestement j'étais le point d'orgue désennuyeur d'un commissariat lassé par sa nuit de veille.

Je les occupais ! J'animais la soirée…

Pas de mort, pas de blessé sérieux, mais au moins vingt minutes de récit pour l'apéro du lendemain. C'est là que j'ai tiqué, c'est lorsque le policier a signalé à sa radio de bord :

- Oui… Non… Rien de grave, juste une sortie de route. Une dépanneuse, non… la voiture a heurté de biais un talus puis a fini sa course dans un champ. Oui, elle roule… Non… Nous sommes à "la Mariée"… Dépistage alcoolique… Oui… Bien sûr… Terminé.

J'ai dû souffler dans l'alcootest. Négatif. J'ai rempli un long et ennuyeux procès verbal. La police voulait m'emmener à l'hôpital faire soigner ma coupure à la tempe, j'allais accepter quand ma "secouriste" est intervenue :

- Vous savez, Messieurs, mon mari pourrait le soigner.

Le gradé de service me posa cette question :

- Reconnaissez-vous cette dame, Monsieur ?

- Oui, bien sûr. Elle est arrivée la première sur les lieux de l'accident, de l'incident devrais-je dire, et m'a aidé à sortir de mon véhicule.

Ma lucidité rassura le fonctionnaire.

- Voilà. Nous avons mis votre voiture sur le petit chemin à droite, elle fonctionne apparemment parfaitement, je vous engage à la prudence et une bonne vérification s'imposera, je pense. Nous vous le confions, Mme Leclerc. Vous êtes entre de bonnes mains, Monsieur.

Moi, l'hôpital ne m'aurait pas vraiment déplu… Mais le regard insistant de Mme Leclerc me rendit confiance.

- Soit, je veux bien me remettre entre vos mains, mais qui êtes-vous donc pour me soustraire aux soins hospitaliers avec la bénédiction des autorités ?

- Mon mari et moi-même sommes les pharmaciens du village.

- Ha bon… Je comprends. Entendu, je vous suis avec ma voiture. Heu… Pas trop vite… S'il vous plaît, je suis encore un peu sonné.

A la pharmacie, les Leclerc m'avaient rapidement soigné.

Un solide café ardennais, accompagné d'un moelleux morceau de gâteau mollet, m'avaient remis sur pieds.

Nous devions nous expliquer.

- Pourquoi vous êtes-vous occupée de moi ? L'hôpital eût été plus simple.

- Votre réflexion juste après l'accident m'a surprise. Vous avez parlé d'un ou plutôt d'une cycliste, vous avez même précisé : tout en blanc !

- En effet : J'ai cru…

- J'ai écouté discrètement, pourquoi n'en avez-vous pas parlé dans le rapport de police ?

- Parce que… Parce que j'ai dû me tromper. A mon avis, je me suis assoupi un instant et j'ai cru voir un cycliste.

- Une cycliste.

- Oui, une cycliste.

- Une cycliste tout en blanc.

- Oui. J'ai vu… Ou cru voir une cycliste tout en blanc.

- Une mariée ?

- Oui une mari… Mais comment savez-vous ? Que voulez-vous me faire dire à la fin ?

- Ecoutez-moi, Monsieur. Il y a quelques années une jeune fille du village s'est mariée. Elle s'appelait Cécile. Une coutume locale veut que la mariée, à l'issue des noces, apporte sa couronne de fleurs d'oranger au domicile de ses parents.

- Je ne connaissais pas, mais je comprends fort bien. Et alors ?

- Alors la jeune fille a pris sa bicyclette et est partie sur la route.

- Ensuite… ?

- Ensuite, elle a croisé un camion dont le chargement mal arrimé l'a quasi décapitée.

- …

- Elle a été tuée sur le coup.

- Tout s'éclaire ! Et depuis l'endroit de l'accident ; le sien et le mien d'ailleurs ; s'appelle "la Mariée" !

- Oui, c'est une habitude dans ce petit village et je vous ai vu sursauter lorsque le policier a annoncé le nom de l'endroit à la radio.

- En effet, je n'ai pas pu retenir ma surprise en faisant la corrélation entre cette fugace apparition et le nom du lieu-dit.

Le café des Leclerc et le gâteau mollet avaient reconstitué en moi une curiosité d'enquêteur. Je retournai au commissariat où je pus interroger… enfin, questionner un préposé somnolent. Ses collègues étant tous partis régler une histoire de bagarre de fin de bal.

- Ha oui… L'accident de la mariée… La petite Cécile… Attendez… Je ne me rappelle plus son nom de famille… C'était… Heu…

- Cela n'a pas d'importance. Alors, cette jeune fille ?

- Terrible. Une si jolie gamine. Tout le monde l'aimait bien, le village a donné des sous pour faire une… un… je ne sais pas comment ça s'appelle, une espèce de petite niche. On y a mis une statue de femme.

- Une Sainte Vierge…

- Voilà… Une Sainte Vierge, et puis aussi sa couronne de fleurs d'oranger qui avait été retrouvée après l'accident.

- Oui, je connais la coutume de la couronne, mais je ne l'ai pas vu l'oratoire… Enfin, la petite niche !

- Ha çà non ! Vous pouviez pas ! L'entrepreneur de maçonnerie a dit que le terrain était trop meuble, trop mou à cet endroit-là. Alors il a été construit plus loin le… le ratoire. Mais ça n'avait pas d'importance.

J'ai bondi en m'étranglant à ce moment-là !

- Mais si, cela avait de l'importance ! Il fallait lui rendre sa couronne ! Elle la cherche depuis… C'est pour cela qu'on l'aperçoit de temps en temps battre la campagne à sa recherche. Mais elle la cherche sur les lieux de l'accident ! Pas plus loin ! Là où elle le devrait… Elle se trompe ! Où est cette construction précisément ?

- Oh… pas bien loin du lieu de l'accident, deux carrefours après le presbytère, à droite…

J'étais déjà sur la route, des folies plein la tête, des histoires de noces, de mariée, de vélo, d'accident, de couronne de fleurs d'oranger qui dansaient en une gigue effrénée. J'ai facilement trouvé l'oratoire : un horrible bloc de béton et de laides pierres feutrées de mousses et de lichens. Derrière un grillage sommaire, une Sainte Vierge souriait sous la crasse qui la grisait. La pince crocodile rouillée qui se trouvait depuis longtemps dans mon coffre n'était peut-être pas l'outil le mieux adapté pour mon effraction mais, après quelques efforts, je vins à bout du grillage. Mon cœur battait la chamade quand je plongeais la main derrière la statuette J'en ramenai une chose flétrie et poussiéreuse qui s'écaillait entre mes doigts. La couronne de fleurs d'oranger de Cécile ! A toute vitesse, j'ai parcouru le peu de distance de l'oratoire au lieu de l'accident. Là, j'ai retrouvé mes traces de dérapage. Puis les champs calmes alentour. Enfin une langue de brume ! Une nappe, un filet de nuage est venu me caresser qui ne s'est pas dilué malgré mes mouvements. La brume me ceignait, m'enveloppait de sa moiteur… Elle m'a aidé à trouver l'emplacement exact de l'accident… De son accident. Alors la brume s'est agitée, a fait des tourbillons et… dans ma main j'ai senti la couronne s'effriter définitivement en une traînée de sable grisâtre. Une voiture s'est arrêtée près de moi et j'ai senti la présence de quelqu'un. Des langues blêmes de velours blanc nous ont caressés et j'ai cru sentir sur mes lèvres… comme un baiser ! Enfin tout s'est dissipé. La brume et la couronne avaient disparu. La nuit était calme et sereine. Je me suis assis sur la route, puis… je n'ai pas pu retenir mes larmes. La voiture qui m'avait rejoint était celle des Leclerc. Mme Leclerc s'est assise à côté de moi et m'a dit en m'embrassant :

Cécile était notre fille !

Cette histoire est inspirée d'une nouvelle de Laurent Steinberg intitulée : "la Tour prends garde" tirée de son ouvrage : Histoires Insolites en Ardennes. Il faut préciser que l'auteur nomme aussi cet édifice qui avait connu les Templiers : La Tueuse… !

jeudi 29 mars 2007

Flash-back

Jusqu’à ce jour fatidique, j’avais pour lui une admiration sans faille et une confiance illimitée. Je croyais en lui ! Il pouvait me dire n’importe quoi, j’étais convaincue du bien-fondé de ses opinions. Il faut dire qu’avec son bagage et la culture dont il abreuvait ma pauvre cervelle, il y avait de quoi tomber sous le charme ; surtout lorsque l’on a douze ans. Il était pour moi LA référence et personne n’avait intérêt à mettre en doute ses paroles. Même mes profs ne faisaient pas le poids devant lui, au point que quand je ne comprenais pas un cours, c’est à lui que je demandais des explications le soir. Lui au moins, c’était du sûr !!

Jusqu’au jour où….

Il avait fallu une seule et malheureuse question posée, pour que mon univers bascule dans l’horreur, dans l’incompréhension totale.

Mon père !

Oui, car c’est de lui dont il s’agit. Mon père, qui durant toutes ces années bercées par l’innocence et la naïveté de l’enfance, m’avait protégée de toutes ces agressions sordides qui peuplent la vie des jeunes filles. Ce père là, devenait en un jour, un ennemi dont il fallait à présent se méfier. Lui… lui qui comprenait toujours tout et acceptait tous mes choix, se mettait du coté des détracteurs.

Ca pour une révélation, c’en fut une !! je ne m’y attendais pas le moins du monde et la chute n’en fut que plus dure.

C’était un dimanche. Comme souvent ce jour là, nous étions tous les trois, ma mère chérie, mon père adoré et moi. C’est alors qu’il m’attaqua par surprise :

- alors mon lapin, que veux tu faire plus tard comme métier ?

Ces questions étant coutumières, je ne vis pas le danger arriver, et c’est avec l’indolence caractéristique de l’adolescence que j’affirmai :

- je voudrais faire du cinéma !

Mes parents se regardèrent, d’un air entendu, ce à quoi je ne fis pas attention à ce moment là, pensant qu’ils étaient comblés par ma réponse. Longtemps après, bien sûr, je compris que c’était un signe de connivence dans un complot dont j’étais l’objet…

- oui c’est très bien, mais comme « métier », que voudrais tu faire ?

Cette façon dont il avait appuyé le mot me mit la puce à l’oreille. Que se passait il ? Avaient ils décidé de me faire une de leurs fameuses blagues, qui ne m’amusaient jamais du reste, mais auxquelles je riais volontiers pour ne pas les froisser. Je décidai de les regarder bien dans les yeux, en général ils craquaient. Mais là, non ! rien ! ils continuaient de me fixer avec un mélange d’impatience et d’inquiétude. Pour le coup c’est moi qui m’affolai.

- ben oui, j’aimerai faire du cinéma, écrire des scripts, tout ça !!!

- oui ma puce c’est bien, mais pour gagner ta vie, comme ta mère et moi le faisons depuis des années, tu sais, ce qui te permettra d’avoir une maison, un mari, des enfants…

Une maison, un mari, des enfants… à douze ans ?

La totale ! Je nageais en plein délire ! Mon père, cet être sans faille, sur lequel je me reposais depuis toujours, celui dont j’étais si fière, venait de perdre son armure. L’auréole qui l’accompagnait dans chacun de ses gestes avait brusquement disparu et je crus même voir ses canines s’allonger… mon père, ce fervent apôtre de la condition humaine, venait de me poignarder dans le dos. Lui qui m’avait toujours soutenue avec une dévotion sans faiblesse, lui sans lequel je n’imaginais pas faire un mètre dans la vie, me projetait violement dans la réalité, avec la désinvolture qu’ont les adultes, lorsqu’ils estiment qu’il est temps de chasser l’oiseau du nid.

Le message était clair !

- tu comprends ma chérie, le cinéma c’est bien joli, mais tu ne pourras en vivre. Il te faut un métier, un vrai… le cinéma c’est une activité annexe, un loisir.

Un loisir ! Voilà à quoi il résumait ma vie ! Comment pouvait il être tombé si bas, et surtout en si peu de temps ? Pourquoi était ce si incompréhensible que je vive ma passion ?

- et pourquoi je ne pourrais pas en vivre ? tu as bien fait le métier qui te plaisait toi ! pourquoi pas moi ?

- parce que j’ai choisi un vrai métier, ton projet est trop utopiste. C’est comme si tu me disais que tu veux devenir chanteuse.

Allons bon ! Là aussi, il y avait un blocage.

- Ton père a raison, Minette. Ca ne te plairait pas d’essayer la psychologie comme papa ou la librairie comme moi ?

Ma mère ! Ma mère qui ne prenait que très rarement la parole dans ce genre de conversations, s’y mettait à tour. Elle qui se contentait souvent d’acquiescer avec un sourire empreint de cette immense tendresse qui lui était propre, s’unissait à mon père. A ce moment, je sus que mes parents, ces deux êtres exquis, qui faisaient rempart depuis ma naissance, avaient décidé que je devais m’engager sur la route, semée d’embûches, qui mène à la cour des grands…

Évidement, ce jour là, je leur en ai voulu énormément de leur traîtrise, et le climat habituellement si calme, l’atmosphère si chaleureuse, furent chargés pendant un bon moment. Ces prémices de tempêtes dont seuls les adolescents ont le secret, et que seuls des parents peuvent endiguer, finirent par se calmer après de longues et houleuses discussions.

Aujourd’hui, mes parents et moi entretenons d’excellents rapports, mais je n’ai jamais plus revu de halo autour de la tête de l’un d’eux…

vendredi 23 mars 2007

Le Pekinoche

Il était une fois, le royaume de Terror. On l’appelait aussi le royaume de l’Ombre. Pourquoi? Parce que tout…mais tout, y était voué au noir! A ne pas confondre avec le pays d’Abz, qui lui, est le pays des ombres. On y adorait des divinités plus ou moins maléfiques, on y vivait des coutumes horribles et sanglantes, mais…tout ceci n’est rien à coté de ce qui se passait au royaume de l’Ombre…

Chez les hommes de Terror, les enfants étaient destinés dès leur plus jeune âge à la terreur. Les bambins jouaient le long du torrent et lorsque l’un d’eux était happé par les flots rageurs du Grand Tourbillon, les adultes riaient en voyant leur progéniture se débattre dans l’écume mortelle. Evidemment, seuls les plus forts et les plus méchants arrivaient à l’âge d’adolescent. S’ensuivait alors une cérémonie d’initiation à la vie adulte qui faisait les hommes de Terror! Cette cérémonie se déroulait dans le plus profond secret…

Rarement une mère sursautait aux hurlements de son fils que l’on initiait. Les enfants subissaient une épreuve si pénible que leur mémoire d’homme préférait oublier ce qu’ils avaient vécu alors... On parlait bien de boue, de sang, de sangsues posées sur les yeux, de meurtrissures, de jets de pierres, d’os brisés qui déchiraient la peau, mais ce n’était qu’aimables plaisanteries au regard de l’Initiation !!! On parlait surtout d’une légende celle Baiser au Pekinoche!!! Le Pekinoche était un animal moche !! En apparence, il ressemblait au pékinois terrestre normal, ronfleur et un peu stupide dans l’attente de sa gamelle…

Mais le Pekinoche moche était affublé d’une mâchoire démoniaque. Ses dents affûtées comme celles d’un requin, repoussaient au fur et à mesure de la casse. De plus sa langue longue… démesurément longue et préhensile lui permettait d’atteindre ses proies, même éloignées. Et… raffinement suprême, elle était rose et mouillée !!!

On parlait de bruits, de sons, de sortes de ronflements qu’il émettait surtout la nuit ou pendant son repos, ce qui tétanisait tous ceux qui pouvaient l’entendre. La seule parade alors, était la fameuse incantation démoniaque : Tag Hoeul Leuch Yien !!!!

Ceci répété trois fois. Mais jamais de mémoire d’homme de Terror, un individu n’avait eu le temps de prononcer le rituel devant le Pekinoche moche.

On disait qu’il était tatoué… à l’oreille… ce qui confirmait bien ses origines sordides… Bref, le Pekinoche moche était un animal terrifiant. Le but de l'admission de l’homme de Terror, appelons le, le Terroriste, pour plus de simplicité, est donc de réussir le Baiser du Pekinoche moche. Acte d’autant plus héroïque que le future Terroriste n’a le choix qu’entre trois possibilités pour son initiation :

• Le Baiser au Pekinoche moche.

• L’absorption d’un gratin de clifures de kroumettes mauves (jeunes mais gluantes)

• Le spectacle de trois intervilles avec Fabrice et Foucault, sans pouvoir changer de chaîne.

Tous les jeunes optent pour le Baiser au Pekinoche, car chacun rêve en secret de réussir. La cérémonie se présente ainsi :

L’enfant est barbouillé au miel de salsepareilles sur tout le corps, des pétales de crocus et de saxifrages le recouvrent pour qu’il ne prenne pas froid. Quelques fruits glauques de cornedouillers sont écrasés sur sa peau, c’est pour le goût du Pekinoche moche, qui l’a quand même fort délicat. En suite, les hommes de la tribu les plus aguerris ont pour charge de lâcher le Pekinoche moche ou mochette si c’est une Pekinette.

Alors s’ensuit le plus horrible des léchages, léchouillages, slurpages.

L’enfant s’effondre en proie à des convulsions épouvantables !! le pauvre petit émet des bruits que l’on pourrait prendre pour des rires dus à cette cérémonie aussi communément appelée la Chatouille !! Mais non, ce sont les affres… les horreurs…. les douleurs des enfants de Terror que l’on soumet à la terrible épreuve du Baiser du Pekinoche, qui tout bien pesé n’est pas si moche que ça !!!