jeudi 5 avril 2007

LA DAME BLANCHE (1998)


Minuit et demie, je revenais de Vouziers. La soirée passée avec des amis m'avait enchanté, mais le retour à Charleville, par cette route insipide et éternellement rectiligne me coûtait. Septembre, doux cette année-là, générait des langues de brume qui s'assoupissaient paresseusement en travers de la route. La monotonie du voyage associée aux mièvreries radiophoniques et narcotiques des zizipanpans de variétés m'avaient plongé dans une sorte de conduite morne, automatique et lénifiante. Ces nappes intermittentes de brouillard me rappelaient une vieille sottise ardennaise : elles auraient été les âmes des accidentés de la route qui cherchaient…

Un vélo !

Wiiiiiii…

La voiture dérape…

Wiiiiiii…

Je l'ai évité de justesse… mais mon coup de volant m'entraîne… Je contre-braque… Wiiiiiii….

Une violente secousse achève de me sortir de ma torpeur.

Wiiiiiii…

Un dernier choc…

Ma tête heurte la vitre de la portière et je sombre dans l'inconscience. Je n'ai dû rester évanoui que quelques minutes. De la peau éclatée de ma tempe se distille un filet de sang qui m'empoisse la joue. J'ai retrouvé rapidement mes esprits. Ce n'est que plus tard que je savourerai la malice de cette réflexion ! Ma voiture, connement vautrée dans la glaise d'un champ labouré n'avait pas l'air d'avoir trop souffert de l'aventure. Des traces de dérapage signaient ma trajectoire zigzagante. Une voiture s'était arrêtée.

Une femme courut à moi :

- Vous êtes blessé ?

- Heu… Non… Je ne crois pas… Enfin, rien de sérieux…

- Mon mari est parti prévenir la police. Vous êtes sûr que tout va bien ?

- Oui oui…

Oui oui… C'était vite dit !

Ma secouriste d'un jour avait dû m'empoigner solidement par le bras pour me faire regagner la route. Je regardais stupidement cet idiot de goudron zébré de mes traces de freinage et de dérapage.

- C'est curieux quand même votre accident, s'étonna-t-elle.

- Ha bon… C'est à cause du vélo !

- Du vélo ? Vous avez heurté un cycliste ?

- Non… Je l'ai évité… C'était une fille habillée tout en blanc…

- Vous l'avez peut-être renversée ?

- Non, je l'ai évitée vous dis-je… Enfin, je le crois ! Mais vous avez raison, il faudrait chercher si je ne l'ai pas…

L'estafette de la police venait de s'arrêter. Déjà des cônes de caoutchouc rouge et blanc contingentaient un insignifiant trafic. Manifestement j'étais le point d'orgue désennuyeur d'un commissariat lassé par sa nuit de veille.

Je les occupais ! J'animais la soirée…

Pas de mort, pas de blessé sérieux, mais au moins vingt minutes de récit pour l'apéro du lendemain. C'est là que j'ai tiqué, c'est lorsque le policier a signalé à sa radio de bord :

- Oui… Non… Rien de grave, juste une sortie de route. Une dépanneuse, non… la voiture a heurté de biais un talus puis a fini sa course dans un champ. Oui, elle roule… Non… Nous sommes à "la Mariée"… Dépistage alcoolique… Oui… Bien sûr… Terminé.

J'ai dû souffler dans l'alcootest. Négatif. J'ai rempli un long et ennuyeux procès verbal. La police voulait m'emmener à l'hôpital faire soigner ma coupure à la tempe, j'allais accepter quand ma "secouriste" est intervenue :

- Vous savez, Messieurs, mon mari pourrait le soigner.

Le gradé de service me posa cette question :

- Reconnaissez-vous cette dame, Monsieur ?

- Oui, bien sûr. Elle est arrivée la première sur les lieux de l'accident, de l'incident devrais-je dire, et m'a aidé à sortir de mon véhicule.

Ma lucidité rassura le fonctionnaire.

- Voilà. Nous avons mis votre voiture sur le petit chemin à droite, elle fonctionne apparemment parfaitement, je vous engage à la prudence et une bonne vérification s'imposera, je pense. Nous vous le confions, Mme Leclerc. Vous êtes entre de bonnes mains, Monsieur.

Moi, l'hôpital ne m'aurait pas vraiment déplu… Mais le regard insistant de Mme Leclerc me rendit confiance.

- Soit, je veux bien me remettre entre vos mains, mais qui êtes-vous donc pour me soustraire aux soins hospitaliers avec la bénédiction des autorités ?

- Mon mari et moi-même sommes les pharmaciens du village.

- Ha bon… Je comprends. Entendu, je vous suis avec ma voiture. Heu… Pas trop vite… S'il vous plaît, je suis encore un peu sonné.

A la pharmacie, les Leclerc m'avaient rapidement soigné.

Un solide café ardennais, accompagné d'un moelleux morceau de gâteau mollet, m'avaient remis sur pieds.

Nous devions nous expliquer.

- Pourquoi vous êtes-vous occupée de moi ? L'hôpital eût été plus simple.

- Votre réflexion juste après l'accident m'a surprise. Vous avez parlé d'un ou plutôt d'une cycliste, vous avez même précisé : tout en blanc !

- En effet : J'ai cru…

- J'ai écouté discrètement, pourquoi n'en avez-vous pas parlé dans le rapport de police ?

- Parce que… Parce que j'ai dû me tromper. A mon avis, je me suis assoupi un instant et j'ai cru voir un cycliste.

- Une cycliste.

- Oui, une cycliste.

- Une cycliste tout en blanc.

- Oui. J'ai vu… Ou cru voir une cycliste tout en blanc.

- Une mariée ?

- Oui une mari… Mais comment savez-vous ? Que voulez-vous me faire dire à la fin ?

- Ecoutez-moi, Monsieur. Il y a quelques années une jeune fille du village s'est mariée. Elle s'appelait Cécile. Une coutume locale veut que la mariée, à l'issue des noces, apporte sa couronne de fleurs d'oranger au domicile de ses parents.

- Je ne connaissais pas, mais je comprends fort bien. Et alors ?

- Alors la jeune fille a pris sa bicyclette et est partie sur la route.

- Ensuite… ?

- Ensuite, elle a croisé un camion dont le chargement mal arrimé l'a quasi décapitée.

- …

- Elle a été tuée sur le coup.

- Tout s'éclaire ! Et depuis l'endroit de l'accident ; le sien et le mien d'ailleurs ; s'appelle "la Mariée" !

- Oui, c'est une habitude dans ce petit village et je vous ai vu sursauter lorsque le policier a annoncé le nom de l'endroit à la radio.

- En effet, je n'ai pas pu retenir ma surprise en faisant la corrélation entre cette fugace apparition et le nom du lieu-dit.

Le café des Leclerc et le gâteau mollet avaient reconstitué en moi une curiosité d'enquêteur. Je retournai au commissariat où je pus interroger… enfin, questionner un préposé somnolent. Ses collègues étant tous partis régler une histoire de bagarre de fin de bal.

- Ha oui… L'accident de la mariée… La petite Cécile… Attendez… Je ne me rappelle plus son nom de famille… C'était… Heu…

- Cela n'a pas d'importance. Alors, cette jeune fille ?

- Terrible. Une si jolie gamine. Tout le monde l'aimait bien, le village a donné des sous pour faire une… un… je ne sais pas comment ça s'appelle, une espèce de petite niche. On y a mis une statue de femme.

- Une Sainte Vierge…

- Voilà… Une Sainte Vierge, et puis aussi sa couronne de fleurs d'oranger qui avait été retrouvée après l'accident.

- Oui, je connais la coutume de la couronne, mais je ne l'ai pas vu l'oratoire… Enfin, la petite niche !

- Ha çà non ! Vous pouviez pas ! L'entrepreneur de maçonnerie a dit que le terrain était trop meuble, trop mou à cet endroit-là. Alors il a été construit plus loin le… le ratoire. Mais ça n'avait pas d'importance.

J'ai bondi en m'étranglant à ce moment-là !

- Mais si, cela avait de l'importance ! Il fallait lui rendre sa couronne ! Elle la cherche depuis… C'est pour cela qu'on l'aperçoit de temps en temps battre la campagne à sa recherche. Mais elle la cherche sur les lieux de l'accident ! Pas plus loin ! Là où elle le devrait… Elle se trompe ! Où est cette construction précisément ?

- Oh… pas bien loin du lieu de l'accident, deux carrefours après le presbytère, à droite…

J'étais déjà sur la route, des folies plein la tête, des histoires de noces, de mariée, de vélo, d'accident, de couronne de fleurs d'oranger qui dansaient en une gigue effrénée. J'ai facilement trouvé l'oratoire : un horrible bloc de béton et de laides pierres feutrées de mousses et de lichens. Derrière un grillage sommaire, une Sainte Vierge souriait sous la crasse qui la grisait. La pince crocodile rouillée qui se trouvait depuis longtemps dans mon coffre n'était peut-être pas l'outil le mieux adapté pour mon effraction mais, après quelques efforts, je vins à bout du grillage. Mon cœur battait la chamade quand je plongeais la main derrière la statuette J'en ramenai une chose flétrie et poussiéreuse qui s'écaillait entre mes doigts. La couronne de fleurs d'oranger de Cécile ! A toute vitesse, j'ai parcouru le peu de distance de l'oratoire au lieu de l'accident. Là, j'ai retrouvé mes traces de dérapage. Puis les champs calmes alentour. Enfin une langue de brume ! Une nappe, un filet de nuage est venu me caresser qui ne s'est pas dilué malgré mes mouvements. La brume me ceignait, m'enveloppait de sa moiteur… Elle m'a aidé à trouver l'emplacement exact de l'accident… De son accident. Alors la brume s'est agitée, a fait des tourbillons et… dans ma main j'ai senti la couronne s'effriter définitivement en une traînée de sable grisâtre. Une voiture s'est arrêtée près de moi et j'ai senti la présence de quelqu'un. Des langues blêmes de velours blanc nous ont caressés et j'ai cru sentir sur mes lèvres… comme un baiser ! Enfin tout s'est dissipé. La brume et la couronne avaient disparu. La nuit était calme et sereine. Je me suis assis sur la route, puis… je n'ai pas pu retenir mes larmes. La voiture qui m'avait rejoint était celle des Leclerc. Mme Leclerc s'est assise à côté de moi et m'a dit en m'embrassant :

Cécile était notre fille !

Cette histoire est inspirée d'une nouvelle de Laurent Steinberg intitulée : "la Tour prends garde" tirée de son ouvrage : Histoires Insolites en Ardennes. Il faut préciser que l'auteur nomme aussi cet édifice qui avait connu les Templiers : La Tueuse… !

4 commentaires:

Claudiogène a dit…

ça me dit quelque chose !
; )

Sijavéssu a dit…

Bah oui je vous avais dit que je me lancerai petit à petit... c'est ce que je fais... à dose homéopathique... :)
PovJuliet

Dominique a dit…

J'allais te traiter de feignasse, car rien de nouveau depuis ce post alors qu'il me semblait que le rythme s'était accéléré ces derniers temps (parce que, avant, super cool...).
Et puis j'ai réalisé que c'était peut-être toi qui avais écrit cette histoire (oui ?) et que le résultat méritait bien un petit repos.

Sijavéssu a dit…

voui voui suis une grosse feignassonne tu peux le dire!! T'as vu la date de création? coté repos ça va... :))
J'ai rien mis parce que j'ai trop d'idée et que j'sais pas quoi choisir alors ça m'gave... pis pour tout te dire petite impatiente, c'est aussi parce que je prépare un post qui se situe sur 3j (06 en scène) sur les spectacles que suis allée voir... wala tu sais tout !!
Jebuléjèmça