dimanche 10 août 2008

L'écrivain dissident



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il y a un peu plus d’un an, l’écrivain russe, qui s’est éteint à 89 ans, a reçu titre d’«historien majeur» des mains de Vladimir Poutine. Mais peu lui chaut ce prestigieux Prix d’Etat à celui qui a connu l’enfer des camps soviétiques pendant huit ans. «L’archipel du goulag», paru en français en 1974, a mis un terme aux illusions de nombre d’intellectuels. Dans un langage cru, précis, et ironique aussi Soljenistyne dénonçait le «déclin du courage» dans la couche intellectuelle dominante et il aura passé sa vie à mettre en lumière la vérité la plus intime du communisme, un demi-siècle d’illusions entretenues à grand renfort de cécité, à faire frémir dans les rangs sagement ordonnés des thuriféraires de l’expérience communiste.

Sans doute parce que pour l’ancien zek (détenu) au delà de son horreur personnelle il était impossible de laisser d'hypothétiques lendemains qui chantent se substituer aux cris des martyrs de la révolution. Il y a pourtant cru à ce rêve-là. Malgré sa culture orthodoxe, distillée par une mère issue d’un milieu aisé, il adhère très vite à la jeunesse communiste. C’est au nom de cet idéal qu’en 1941, il part se battre contre les armées hitlériennes. Ce qui n’empêche pas les doutes sur les stratégies adoptées.
Aujourd’hui encore, on ignore ce qui lui a valu précisément sa disgrâce. Est-ce pour avoir désigné Staline sous le sobriquet de «caïd» dans une lettre adressée à son ami «Koka»? Ou pour ses reproches au petit père des peuples, coupable selon lui de ne pas avoir trouvé un compromis avec Hitler afin d’éviter la guerre? Toujours est-il qu’en juillet 1945, il est condamné comme «traître» à huit ans de camp de travail et de redressement.
C'est dans ses livres qu'il relatera la misère concentrationnaire, «l’atroce qui naît de la grisaille méthodique des semaines» puis l’exil au Kazakhstan.
En 1962, il croit voir le bout du tunnel quand Khrouchtchev lui permet de publier officiellement "Une journée d’Ivan Denissovitch." Du fond du gouffre, sa voix s'élève, sourde et glacée. Alexandre Soljenitsyne, comme Orphée aux Enfers, est celui qui met en mots le goulag. Une journée d'Ivan Denissovitch allume à l'Ouest un grand incendie de lucidité. La barbarie stalinienne y étale sa voracité dans l'effrayante pédagogie de la banalité. Mais, surtout, en soulevant ce rideau de sang, Soljenitsyne laisse entrevoir les coulisses du soviétisme : ce n'est pas une dictature, c'est un système, concentrationnaire et exterminateur ; le goulag n'est pas un dévoiement du communisme, il en est l'essence et l'aboutissement. Et, si Staline a longtemps aiguisé la cognée abattue sur le peuple, c'est Lénine qui en tint le manche.espoir de courte durée puisque les romans suivants paraîtront exclusivement en Occident, avec le Prix Nobel de littérature en 1970.
Contraint à l’exil en 1974 à la suite de la sortie de L’archipel du goulag, il s’installe tout d’abord en Suisse puis aux Etats-Unis. Dès lors, ses prises de position politiques, parfois véhémentes, souvent réactionnaires, feront les délices de ses détracteurs. On lui reprochera aussi son «antisémitisme», son nationalisme et, plus tard, son soutien à la guerre contre la Tchétchénie.
En 1983, Alexandre Soljenitsyne déclarait à Bernard Pivot, venu l’interviewer dans sa maison du Vermont: «Bien que la situation en Union soviétique n’offre aucun signe réconfortant, j’ai en moi le sentiment, la conviction que je reviendrai vivant dans ma patrie. Et pourtant, comme vous le voyez, je ne suis pas jeune…» Six ans plus tard, la chute du Mur lui donnera raison. L’ancien dissident retrouve sa chère Russie en 1994. Malgré un accueil triomphal, il n’y sera cependant plus prophète. Ses compatriotes ont d’autres soucis, essentiellement concentrés sur le présent. A l’auteur de ces lignes, l’écrivain russe Youri Poliakov déclarait il y a deux ans: «Soljenitsyne? Ses textes ne resteront pas dans la littérature.» Là encore, c’est à l’Histoire qu’il revient d’en juger. Bâtis en pyramides, les totalitarismes se décryptent facilement et s'effondrent d'un seul coup ; organisé en labyrinthe, ou plutôt en « archipel », comme Soljenitsyne le décrit patiemment, le soviétisme égare les soupçons et dure soixante-dix ans. Car le goulag n'est pas seulement une prison, il est une gale incurable. Loin du camp, l'oppression persiste, avec ses intimidations, ses harcèlements, ses censures, jusqu'à composer un archipel intime dans le cerveau du dissident. Ainsi le communisme réalise-t-il la vision concentrationnaire de Kafka, décrivant en 1914 dans La Colonie pénitentiaire une machine à graver les sentences dans les chairs.

En 1994, il retourne triomphalement dans la nouvelle Russie, mais il a du mal à trouver sa place dans ce nouveau monde. Il exprime des vues partagées par ses compatriotes, demandant la peine de mort pour les terroristes ou approuvant l'intervention de l'armée en Tchétchénie, mais reste nostalgique. Malgré un rapprochement avec Poutine sur la fin de sa vie, il ne reconnaît plus sa Russie éternelle.

«Un être humain ressemble à une plante. Lorsqu'on l'arrache d'un lieu et qu'on le rejette au loin, cela dérange des centaines de racines minuscules et de centres nerveux», avait-il déclaré en arrivant en Occident en 1974, à l’aube de vingt années d’exil. C'est l'homme qui a dit : cessons de vivre dans le mensonge. Il dénonce le soviétisme, ses goulags, ses charniers, mais refuse de partir en exil. Alors que les Occidentaux s'attendent à ce qu'il bénisse l'Occident, il dénonce une société purement matérialiste : l'Occident ne le reconnaît plus comme le héros de la liberté.

Et son nationalisme ?
Son ambition était de rendre la mémoire à un pays devenu amnésique. La Russie d'après-demain sera ce qu'elle sera grâce à son travail. Soljenitsyne était un patriote inconditionnel. Ce n'était pas un homme abstrait, mais un homme concret, lié à sa langue, à sa terre. Les nationalistes russes le détestent : pour eux, c'est l'homme qui a mis fin à l'Union soviétique, qui a accepté que les Pays baltes et les autres Républiques quittent la Russie. Il voulait une Grande Russie, mais par la dimension spirituelle qu'elle pouvait apporter au monde.

Que restera-t-il de lui en Occident ?
L'Occident n'a pas aimé que Soljenitsyne lui dise quelques vérités. Il appartient au patrimoine russe, au patrimoine de l'humanité. Les petits Français, aujourd'hui, lisent Dostoïevski comme un auteur universel. Demain, on lira Soljenitsyne comme un auteur universel. Le goulag a été un choc : tous les morts du communisme avaient enfin un nom. Il a fait pour le communisme ce que Primo Levi a fait pour le nazisme.


3 commentaires:

claudio a dit…

"Un homme est heureux tant qu'il décide de l'être et nul ne peut l'en empêcher" Rien que pour ça, cet écrivain est grand.
J'ai beaucoup aimé le portrait d'Arte la semaine dernière, simple et chronologique (comme cet article).
J'y ai relevé la filiation revendiquée avec Pouchkine, Dostoïevski et Tolstoï et je regrette d'avoir oublié ce qu'il retenait d'important pour lui chez chacun d'eux.

claudio a dit…

J'ao oublié de citer : "Si ce n'est pas pour changer le monde, pourquoi écrire un livre ?" ou quelque chose d'approchant.
C'est cette même réflexion qui m'avait fait fermer mon blog... mais, je n'ai pas dit mon dernier mot ;-))

Sijavéssu a dit…

Personnellement je suis fidèle à Tourguéniev qui reste mon auteur russe préféré même si c'est celui que l'on cite le moins... une plume plus fine, précurseur du style romanesque russe... après c'est sur, c'est un autre contenu et une autre époque que Soljenistyne...
J'ai hâte de voir, de lire ou d'entendre ton prochain "mot"...