jeudi 29 mars 2007

Flash-back

Jusqu’à ce jour fatidique, j’avais pour lui une admiration sans faille et une confiance illimitée. Je croyais en lui ! Il pouvait me dire n’importe quoi, j’étais convaincue du bien-fondé de ses opinions. Il faut dire qu’avec son bagage et la culture dont il abreuvait ma pauvre cervelle, il y avait de quoi tomber sous le charme ; surtout lorsque l’on a douze ans. Il était pour moi LA référence et personne n’avait intérêt à mettre en doute ses paroles. Même mes profs ne faisaient pas le poids devant lui, au point que quand je ne comprenais pas un cours, c’est à lui que je demandais des explications le soir. Lui au moins, c’était du sûr !!

Jusqu’au jour où….

Il avait fallu une seule et malheureuse question posée, pour que mon univers bascule dans l’horreur, dans l’incompréhension totale.

Mon père !

Oui, car c’est de lui dont il s’agit. Mon père, qui durant toutes ces années bercées par l’innocence et la naïveté de l’enfance, m’avait protégée de toutes ces agressions sordides qui peuplent la vie des jeunes filles. Ce père là, devenait en un jour, un ennemi dont il fallait à présent se méfier. Lui… lui qui comprenait toujours tout et acceptait tous mes choix, se mettait du coté des détracteurs.

Ca pour une révélation, c’en fut une !! je ne m’y attendais pas le moins du monde et la chute n’en fut que plus dure.

C’était un dimanche. Comme souvent ce jour là, nous étions tous les trois, ma mère chérie, mon père adoré et moi. C’est alors qu’il m’attaqua par surprise :

- alors mon lapin, que veux tu faire plus tard comme métier ?

Ces questions étant coutumières, je ne vis pas le danger arriver, et c’est avec l’indolence caractéristique de l’adolescence que j’affirmai :

- je voudrais faire du cinéma !

Mes parents se regardèrent, d’un air entendu, ce à quoi je ne fis pas attention à ce moment là, pensant qu’ils étaient comblés par ma réponse. Longtemps après, bien sûr, je compris que c’était un signe de connivence dans un complot dont j’étais l’objet…

- oui c’est très bien, mais comme « métier », que voudrais tu faire ?

Cette façon dont il avait appuyé le mot me mit la puce à l’oreille. Que se passait il ? Avaient ils décidé de me faire une de leurs fameuses blagues, qui ne m’amusaient jamais du reste, mais auxquelles je riais volontiers pour ne pas les froisser. Je décidai de les regarder bien dans les yeux, en général ils craquaient. Mais là, non ! rien ! ils continuaient de me fixer avec un mélange d’impatience et d’inquiétude. Pour le coup c’est moi qui m’affolai.

- ben oui, j’aimerai faire du cinéma, écrire des scripts, tout ça !!!

- oui ma puce c’est bien, mais pour gagner ta vie, comme ta mère et moi le faisons depuis des années, tu sais, ce qui te permettra d’avoir une maison, un mari, des enfants…

Une maison, un mari, des enfants… à douze ans ?

La totale ! Je nageais en plein délire ! Mon père, cet être sans faille, sur lequel je me reposais depuis toujours, celui dont j’étais si fière, venait de perdre son armure. L’auréole qui l’accompagnait dans chacun de ses gestes avait brusquement disparu et je crus même voir ses canines s’allonger… mon père, ce fervent apôtre de la condition humaine, venait de me poignarder dans le dos. Lui qui m’avait toujours soutenue avec une dévotion sans faiblesse, lui sans lequel je n’imaginais pas faire un mètre dans la vie, me projetait violement dans la réalité, avec la désinvolture qu’ont les adultes, lorsqu’ils estiment qu’il est temps de chasser l’oiseau du nid.

Le message était clair !

- tu comprends ma chérie, le cinéma c’est bien joli, mais tu ne pourras en vivre. Il te faut un métier, un vrai… le cinéma c’est une activité annexe, un loisir.

Un loisir ! Voilà à quoi il résumait ma vie ! Comment pouvait il être tombé si bas, et surtout en si peu de temps ? Pourquoi était ce si incompréhensible que je vive ma passion ?

- et pourquoi je ne pourrais pas en vivre ? tu as bien fait le métier qui te plaisait toi ! pourquoi pas moi ?

- parce que j’ai choisi un vrai métier, ton projet est trop utopiste. C’est comme si tu me disais que tu veux devenir chanteuse.

Allons bon ! Là aussi, il y avait un blocage.

- Ton père a raison, Minette. Ca ne te plairait pas d’essayer la psychologie comme papa ou la librairie comme moi ?

Ma mère ! Ma mère qui ne prenait que très rarement la parole dans ce genre de conversations, s’y mettait à tour. Elle qui se contentait souvent d’acquiescer avec un sourire empreint de cette immense tendresse qui lui était propre, s’unissait à mon père. A ce moment, je sus que mes parents, ces deux êtres exquis, qui faisaient rempart depuis ma naissance, avaient décidé que je devais m’engager sur la route, semée d’embûches, qui mène à la cour des grands…

Évidement, ce jour là, je leur en ai voulu énormément de leur traîtrise, et le climat habituellement si calme, l’atmosphère si chaleureuse, furent chargés pendant un bon moment. Ces prémices de tempêtes dont seuls les adolescents ont le secret, et que seuls des parents peuvent endiguer, finirent par se calmer après de longues et houleuses discussions.

Aujourd’hui, mes parents et moi entretenons d’excellents rapports, mais je n’ai jamais plus revu de halo autour de la tête de l’un d’eux…

2 commentaires:

Claudiogène a dit…

Découvert ce texte ce matin. Pas le temps de le commenter, je partais skier. Il y a des choses qui n'attendent pas.
J'ai beaucoup aimé (non pas le ski, bah si, le ski aussi)
Il y a des pères comme ça tellement doués qu'ils troquent leur auréole contre l'autonomie de leurs enfants.
Plus généreux que ça, pas possible.
Ainsi, elle tua le père, prit son envol et l'aima plus que jamais, non, mieux que jamais.

Sijavéssu a dit…

Ha ha j'aime bien votre fin Claudio... merci pour votre comment (toujours aussi encourageant :)) ravie que le texte vous plaise...
PadSeinPaDoréol